Le sens du voyage #04
Le sens du voyage #04

Le sens du voyage #04

« Les États-Unis ? Certainement pas tant que Trump est là. » « Cuba ? Je ne peux pas cautionner ça » « La Turquie, c’est compliqué avec Erdogan, non ? »

Ces interrogations sur les destinations d’un voyage partent d’une belle intention : le refus de faire comme si de rien n’était, l’envie que nos actes soient cohérents avec nos convictions. Dans un monde qui se fracture, choisir sa destination devient pour certain un geste politique et ce geste engage.

Mais à force d’écouter ces réflexions, j’ai fini par remarquer autre chose. Petit à petit, la carte se referme un peu. Un pays, puis deux, puis des choix qui deviennent absurdes. Au bout du raisonnement, il ne reste plus grand-chose ou sinon un monde réduit à ce qui nous ressemble déjà.

Je ne m’interdis aucune destination. Non par indifférence mais parce que je crois que le voyage n’est pas une caution et qu’en faire une « récompense » décernée aux bons élèves de la démocratie nous éloigne précisément de ce que nous cherchions en partant.

Cuba – 2008

Un peuple n’est pas son gouvernement

C’est l’évidence qu’on oublie le plus vite. Derrière « les États-Unis », il y a des dizaines de millions de personnes qui n’ont pas voté pour ce gouvernement et, souvent, le combattent au quotidien. Derrière « la Turquie », il y a Kadıköy, des journalistes, des étudiant(e)s, des familles qui n’ont jamais eu voix au chapitre. Derrière « Cuba », il y a des gens qui vivent avec ce régime, une idée de l’égalité des chances et des médecins cubains qui sillonnent la région.

Confondre un État et sa population est pour moi une erreur. C’est la même mécanique que celle du regard « exotisant » dont je parlais dans les épisodes précédents : réduire des millions d’individus à une étiquette unique, en l’occurrence celle de leurs dirigeants.

Boycotter un pays jugé trop autoritaire, c’est très souvent priver de revenus les seules personnes qui n’en tirent aucun bénéfice : le guide indépendant, la famille qui loue deux chambres, le taxi, le restaurateur de quartier. Le régime, lui, ne s’en apercevra pas.

Où met-on la limite ?

Si le critère est « je ne vais pas dans un pays dont la politique heurte mes convictions », alors soyons cohérents. Je ne suis pas d’accord avec la politique de mon propre pays. La France est régulièrement épinglée pour son maintien de l’ordre lors des manifestations, pour ses pratiques en matière de contrôles d’identité, pour la pluralité de sa presse et elle continue de vendre des armes à des États peu regardants sur les droits humains. Dois-je m’interdire de voyager chez moi ?

L’exemple est volontairement absurde. Mais l’absurdité est instructive : elle montre que le seuil de tolérance n’est jamais un principe, c’est une intuition auto-centrée. Elle est fabriquée par le contexte dans lequel nous grandissons (éducation, médias, amis, etc.).

Malaisie – 2015

Ce qu’on croit savoir d’un pays

Nous nous trompons, souvent.

Au Nicaragua, j’arrivais avec un imaginaire bien rempli : un régime verrouillé, une opposition muselée, un pays qu’on classe volontiers parmi les plus pauvres du continent. Certains aspects sont vrais. Mais sur place, j’ai découvert un quotidien, une sécurité, une qualité de vie, des infrastructures qui n’avaient rien à envier et beaucoup à apprendre à tous ses voisins qu’on nous présente pourtant comme plus propice au tourisme. Rien de ce que j’avais entendu ou lu n’était vrai.

A contrario, les États-Unis, dont on connaît par cœur l’imagerie ; les parcs, les valeurs, les grands espaces, la promesse d’un rêve. Puis on arrive et on voit des familles dormant dans leur voiture, des travailleurs aux trois emplois sans pouvoir se soigner, une misère d’une violence que je n’ai vue nulle part ailleurs dans un pays aussi riche.

Aucun de ces deux constats ne m’aurait été accessible depuis mon canapé. Ni le meilleur, ni le pire. Le voyage ne m’a pas donné raison, il m’a donné tort et c’est précisément ce que j’écrivais dans le deuxième volet : les voyages qui comptent sont ceux qui nous montrent à quel point nous nous trompions. Refuser d’aller quelque part parce qu’on sait déjà ce qu’on y trouverait, c’est le contraire exact du voyage.

Je ne veux pas transformer ce texte en blanc-seing. Dire « je vais partout » ne suffit pas ; ce qui compte, c’est comment on y va.

Il y a des façons de voyager qui, elles, cautionnent réellement :

  • Quand l’argent ne va qu’à l’appareil d’État. Certains pays n’autorisent le tourisme que sous forme de circuits officiels, avec guides imposés et itinéraires validés. On ne rencontre alors personne : on visite une vitrine et on la finance.
  • Quand on va chercher ailleurs ce qui est interdit chez nous. Le tourisme sexuel, l’exploitation, la corruption, les zones où l’impunité est un service inclus. Il n’y a rien à défendre là-dedans.
  • Quand notre présence met les autres en danger. Dans un pays où parler coûte cher, la personne qui prend le risque de vous confier quelque chose ne repart pas avec vous. On ne « collectionne » pas des témoignages. On écoute et on protège.
  • Quand on part sans rien vouloir apprendre. Aller dans un pays sous dictature pour prendre trois photos depuis son hôtel all-inclusive et repartir avec une anecdote, c’est réduire la vie des gens à un décor. C’est exactement ce que je dénonçais dans l’épisode précédent.

À l’inverse, ce qui rend le voyage légitime, c’est d’échanger avec les habitants, de payer directement les acteurs locaux, de poser des questions plus que des jugements, d’écouter des versions contradictoires sans chercher laquelle confirme ce qu’on pensait avant de partir. Et de rentrer sans certitude nouvelle, plutôt qu’avec une vérité de plus.

Turquie – 2022

Le miroir

Quelque part, en ce moment, quelqu’un dit : « La France ? Non. Pas avec ce qui s’y passe. » Un Turc, une Américaine, un Sénégalais qui a lu les mêmes articles sur nous que nous lisons sur eux. Il a ses raisons. Elles sont, vues de chez lui, aussi solides que les nôtres. Est-ce qu’il aurait raison de ne jamais venir ? Est-ce qu’il comprendrait mieux la France en restant chez lui ? Nous sommes toujours le pays douteux de quelqu’un d’autre. Et la seule façon d’en sortir, c’est que quelqu’un vienne voir.

Alors ?

Je continue de penser qu’il faut nommer les choses. Un État liberticide est liberticide. Un régime raciste, impérialiste, patriarcal ou belliqueux ne mérite ni indulgence ni relativisme et je n’ai aucune envie de jouer les naïfs.

Alors avant de rayer un pays de votre liste, essayez de remplacer la question. Non pas : « Ce pays mérite-t-il que j’y aille ? » question qui nous place, encore une fois, en juges du monde. Mais plutôt : « Qu’est-ce que je vais y chercher et qu’est-ce que je suis prêt à y comprendre ? »

C’est une question plus inconfortable. C’est aussi la seule qui fasse voyager.


Dans Le sens du voyage #1, je parlais du privilège de voyager et des réflexes colonialistes à désapprendre. Dans le #2, de la déstabilisation comme cœur du voyage. Dans le #03, de la nécessité de désacraliser le voyage lui-même.

Photographies @fabriquetonvoyage

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