Il y a quelque chose d’un peu dérangeant dans la manière dont je parle du voyage. À force de l’ériger en idéal, en accomplissement, j’ai fini par le charger d’un poids qu’il ne mérite sans doute pas. Comme si voyager suffisait à faire de nous quelqu’un de meilleur. Comme si le simple fait d’accumuler des destinations nous élevait au-dessus des autres. Dans les deux premiers volets de cette série, j’ai défendu le voyage comme une école d’humilité, un exercice de déstabilisation, une chance de revenir transformé. Je le pense toujours. Mais aujourd’hui, j’ai envie de nous regarder, les voyageurs et « professionnels » du voyage, avec un peu plus d’humilité.

Il suffit de tendre l’oreille et de s’intéresser aux communautés du voyage pour entendre cette petite musique familière : le nombre de pays “faits”, les cartes du monde à gratter, les listes qui s’allongent comme des trophées. Derrière cette comptabilité se cache parfois une forme de compétition silencieuse. Qui a vu le plus, qui est allé le plus loin, qui a vécu “le vrai voyage”. Et dans ce jeu-là, certains finissent par se sentir un peu au-dessus de ceux qui ne partent pas. Comme si ne pas voyager était un manque, une limite, presque une faute.
Mais depuis quand le voyage est-il devenu un marqueur de valeur personnelle ?
Le voyage peut être un formidable moyen de grandir mais ce n’est ni le seul ni un moyen universel. Des gens qui n’ont jamais franchi une frontière possèdent une curiosité et une empathie que bien des globe-trotteurs pourraient leur envier. Ces qualités se cultivent au quotidien, pas uniquement dans un tuk-tuk à l’autre bout du monde. Voyager ne rend pas nécessairement plus ouvert. Bien sûr, il est un formidable outil pour se confronter à l’altérité, pour bousculer ses repères, pour apprendre. Mais il peut aussi n’être qu’un décor de plus, une expérience consommée sans être réellement vécue. Tout dépend de ce que l’on y met et surtout de ce que l’on est déjà.
Car on n’“apprend” pas l’humilité dans un avion. On ne découvre pas la curiosité en passant une frontière. Ces qualités-là existent (ou non) bien avant le départ.

Il y a aussi cette condescendance, souvent inconsciente, dans la façon dont on parle des cultures découvertes ; « Les gens ont le sourire » « Ils n’ont rien mais ils sont heureux » Ces phrases, prononcées avec bienveillance, sont pourtant d’une certaine violence. Confondre un sourire de politesse avec du bonheur, c’est romancer la pauvreté et nier les inégalités. Les gens croisés dans un village du Laos ou sur un marché du Nicaragua ne sont pas des figurants dans notre récit personnel. Ils ont des frustrations, des aspirations. Cette attitude s’illustre parfaitement par notre propension à photographier des inconnus à l’autre bout du monde, une démarche qui ne nous viendrait pourtant jamais à l’esprit dans notre propre pays.
Les autres cultures ne sont pas exotiques, elles sont simplement différentes. Le monde n’est pas un cabinet de curiosités mis en scène pour les voyageurs.
Alors non, il ne faut ni vivre pour voyager, ni voyager pour vivre. Le voyage n’est pas un but. Ce n’est pas une fin en soi. C’est une parenthèse, une respiration, une opportunité, une grande chance. Et c’est sans doute ainsi qu’il faut le regarder : comme quelque chose d’extra-ordinaire, au sens littéral.

Peut-être que le véritable sens du voyage se trouve là, dans cette forme de désacralisation. Accepter qu’il ne nous définit pas, qu’il ne nous rend pas supérieur. Il peut cependant enrichir une vie faite d’attention, de respect, de curiosité.
La prochaine fois que quelqu’un vous demande combien de pays vous avez « faits », essayez : « Aucun. Mais j’ai eu la chance d’en visiter quelques-uns. » Ce n’est pas qu’une question de vocabulaire. Ça dit quelque chose sur notre rapport au monde : non pas un territoire à conquérir, mais un espace à parcourir avec gratitude. Voyager est beau. Ne pas voyager n’enlève rien à personne.
